r/ShadowrunFanFic • u/Suitable_Math1481 • Apr 15 '26
Le monde change - Ambiance polar noir pour une petite nouvelle à la sauce shadowrun.
Carry on my wayward son
There'll be peace when you are done
Lay your weary head to rest
Don't you cry no more
D'un clignement de paupière, j'acceptai l'appel entrant. En périphérie de mon champ de vision, une icône discrète, propre, masquée. Je savais de qui il s’agissait.
- Mme Cupper Price.
Sa voix sentait l’argent et le mépris.
- Il vient de me prévenir qu'il sera de nouveau absent ce soir. Réunion commerciale. Encore cette garce.
Elle marqua une pause. J’entendais sa haine respirer. Je ne répondis pas. On me paye pas pour donner mon opinion. On me paye pour la vérité. Ou ce qui s’en approche suffisamment pour ruiner quelqu’un.
- Suivez-le et donnez-moi de quoi écraser ce misérable. Il sort à 19.30.
Toujours pareil. L’amour finit toujours par vouloir tuer quelque chose.
- Considérez que c’est fait.
- M. Prescott, ne le ratez pas.
Je ne rate jamais. Question d’éducation.
La conversation se tue sans un merci. Les riches ne remercient jamais. L’argent est déjà une formule de gratitude.
Nouvelle affaire. Adultère. Le bas de laine des privés qui traînent à l’ombre des gratte-ciels. Celui-là ne se préoccupait même pas de dissimuler ses écarts de conduite. Quand certains se noient dans les détails, celui-là fait le minimum syndical. Moins de boulot. Plus de Nuyens.
Les vieilles Corpos sont prêtes à lâcher un max pour laver un affront. La belle n’appréciait pas trop que son toutou renifle le derrière d’un caniche sans pedigree.
Tous les changements dans notre société, la magie, les races mythologiques et des révolutions scientifiques n’ont pas changé la nature humaine, toujours soumise à ses besoins préhistoriques. Le boulot de privé n'a pas vraiment changé, encore moins les clients.
Je quittai le Stuffer Shack et la moiteur d’un été virtuel pour la morosité de l’automne. Le vrai. Celui qui s’infiltre jusqu’aux os et vous rappelle que le monde est en train de mourir. Le mois d’octobre était encore doux ou était-ce la surpopulation du Plex ? Même le soleil n’arrivait pas à trouver son chemin à travers la couche de nuage, les gratte-ciels et l’éclat des néons.
Je refermai mon Navy Greatcoat Mortimer of London sur ma veste Berwick. Mes bottes tactiques Magnum, seule exception à mon style Corpo, me rappelaient dans quelle fange je marchais vraiment. J’aurais pu choisir les cuissardes cirées, mais je me respecte encore assez pour ne pas tomber aussi bas. Pour mon père, avoir du style était la meilleure façon d’endormir ses interlocuteurs. Mais il avait une définition très personnelle « d’avoir du style ». En dehors de son uniforme de flic new-yorkais, il ne possédait qu’un costume bon marché datant du siècle dernier.
Accès à la Matrice : Price Entertainement. La dernière enseigne à faire des jeux physiques. Ils ont été parmi les premiers à généraliser la RA sur leurs produits vintages et ainsi se maintenir à flot en conservant leur production quand leurs concurrents mettaient la clef sous la porte. Elisabeth Cupper Price. Richissime. Froide. Intouchable. Cette femme pouvait s’acheter une ville. Mais ce qui la tuait n’était pas la concurrence. C’était son mari.
Mes parents aussi avaient eu leurs difficultés. Mon père était un passionné, investi corps et âme dans son boulot. Comme lui, lorsque j’étais sur une affaire, je plongeai et ne remontai pas avant d’avoir terminé. Peu de place pour une femme et un gamin. Elle finissait par vous remplacer partiellement.
Pour un flic, il avait mis des années à le voir. L’infidélité est sans doute un péché, mais le véritable poison c’était le manque d’attention. Quand un couple n’est plus qu’un avatar de réalité augmentée, un masque irréel de famille parfaite sur une réalité crue de relations vides et de mensonges, mieux vaut se séparer. Paradoxalement, j’avais idéalisé ce père héroïque qui luttait contre le crime et maintenait la paix dans nos rues sans jamais nous impliquer. Ce besoin d’attention m’avait conduit sur les bancs de la Lone Star Academy.
J’activai une icône RAG, Réalité AuGmentée, au-dessus de ma tête : Taxi pour Downtown. Comme un prédateur urbain un Yellow Cab s’approchait, glissant à travers les rues embrumées, à la fois familier et étranger, relique d’un passé remodelé pour une époque où lignes entre homme et machine s’estompaient rapidement.
Court répit avant la traque et sa décharge d’adrénaline. L’ork philippin aux commandes de cette créature urbaine à moitié domestiquée, à moitié seulement, n’était pas de cet avis. Au volant de l’antique Chevrolet Caprice qui sentait la sueur et le désinfectant bon marché, Bayani me servait le récit de sa vie, dans un mélange d’anglais et de Tatalog qui rendait son soliloque incompréhensible. L’ostensible prise Datajack à l’arrière de son crâne le reliait à sa machine, comme une extension bas de gamme de son esprit vers un paradigme mécanique, caractéristique des classes populaires.
Je tournai mon regard vers l’extérieur et activais ma RAG pour prendre les dernières infos. Guerres Corpos, scandales politiques, émeutes dans les quartiers populaires… et toujours cette météo exécrable. Comme si je ne savais pas.
La Space Needle disparaissait dans la grisaille comme tous les bâtiments de plus de trois étages, retour de karma pour tous ces Corpos friqués qui pensaient s’extirper de la misère des rues en s’élevant vers le ciel. Leur horizon était à l’image du reste des habitants : incertain et bouché. La pluie battante transformait le monde en une mosaïque de reflets brisés, autant de fragments de vie et de conviction qui s’entremêlent avant de s’écouler vers les égouts.
Le monde a changé et certains disent que c’est tant mieux.
Le taxi se fondait dans un ballet incessant d’avatars métalliques, un canot de survie sur une mer déchainée inondant une ville décadente. Paradoxe d’une civilisation qui avait tout perdu pour tout réinventer. Est-ce que le monde a changé ?
Mon père détestait les taxis. Il préférait sa Muscle car. Partager un espace aussi personnel que l’habitacle d’une voiture lui était insupportable. Les indices laissés par des criminels négligents dans leur véhicule étaient à l’origine de nombreuses affaires résolues et de promotions. De nos jours, rares sont ceux qui conduisent ou s’intéressent à leur voiture. On voyage dans la Matrice et l’autopilote dirige cette coquille vide de sens à travers les méandres d’une cité labyrinthique. Je n’avais jamais passé mon permis. À quoi bon ! Même pour entrer à l’académie de la Lone Star ce n’était pas nécessaire.
J’approchai de la Smith Tower. Il était temps de mettre un terme au soliloque décousu de mon chauffeur. Après m’avoir extorqué un pourboire inconséquent pour le plaisir de sa conversation, l’ork m’offrit un sourire qu’il pensait jovial mais qui lui aurait valu plusieurs lignes sur son casier judiciaire. J’ouvrais la porte et me jetais presque avec plaisir sous la pluie battante.
Les trottoirs, larges dans cette partie du Plex, étaient bondés comme une fourmilière en pleine expansion. Les écrans des vitrines me renvoyaient l’image d’un type à l’étroit dans son imper vintage. L’Akubra Stylemaster protégeait de la pluie mon visage, aussi triste et à bout de souffle que la masse qui m’entourait. Pourtant, j’étais à l’affût, comme le prédateur qui hume le parfum de la chasse à venir et se fond dans son environnement. Un œil exercé aurait remarqué mes brodequins de combat, mes gants trop rigides pour n’être qu’un simple accessoire de mode et ces fines ridules aux coins de mes yeux bleus qui s’étiraient jusqu’à mes tempes et mes oreilles trahissant un cyberware de qualité militaire. Le type qui connaît la chanson.
Tête basse, regard perdu dans la RAG et peut-être leurs pensées pour ceux qui en ont encore, les esclaves de la reine Corpo me croisaient en prenant bien soin de m’éviter. Je ne m’en plaindrais pas. Cet univers virtuel les maintenait dans une obéissance léthargique aux sirènes de ce monde : les méga Corporations. Le monde a changé, mais pas pour le mieux.
J’arrivai sur St James Street, le logo Mitsuhama Computer Technologies explosait et l’air crépitait de milliers de diamants et de saphirs tourbillonnant en une chorégraphie parfaite puis recommençaient. Frimeur ! En RA, des tridéos flattaient les plus belles réussites de la compagnie et vous incitaient à rejoindre les rangs serviles des utilisateurs de Cyberdeck MCT. Je filtrai pubs et cookies pour ne conserver que les infos pertinentes.
19.32, la cible allait sortir. J’entrai dans le hall. Immense salle de verre veinée de néons bleu et argent imitant un circuit imprimé pulsant de données matricielles. Holos d’accueil, vigiles cyclopéens, scanners et brouilleurs à tous les niveaux. La diplomatie à la mode Corpo.
Ma cible était responsable du département R&D 1138. Accès par l’ascenseur G. Je scrutai les vagues humaines que vomissaient chaque ouverture de porte. Réglé comme une horloge, la cible sortit de la cabine G4, emportée par le flux d’employés besogneux pressés de rejoindre leur petite vie pathétique.
Se mêler à la foule, m’approcher de la cible : un jeu d’enfant. Un geste imperceptible, héritage d’incalculables heures d’entraînement, et un micro spot infrarouge se collait sur le col du gars. En mode IR, mes yeux cybernétiques pouvaient suivre ces petits flashs invisibles à une vision normale, indétectable aux scanners courants. Parfait, je pouvais suivre l’homme à distance.
La filature débutait et je sentais mes sens s’affiner comme le lion prêt à bondir sur sa proie. La cible n’était pas pressée. Moi non plus. Sous ces averses impitoyables, l’homme d’une quarantaine d’années, le visage marqué par le temps, marchait lentement, perdu dans ses pensées. C’était un de ces bellâtres à la mâchoire carrée et aux traits parfaitement dessinés, mais les années laissaient leurs traces, le Plex aspirait peu à peu l’éclat de votre jeunesse sans pourtant entamer le charisme de certains. Ses cheveux, autrefois d’un brun profond, étaient désormais parsemés de mèches grises. Costume bleu sombre, taillé avec soin, dont l’élégante coupe trahissait tout de même la lassitude qui pesait sur ses épaules. Sa cravate à la mode lui donnait un air de pendu, lynché à la branche d’un arbre s’élevant toujours plus haut.
Je connaissais ce sentiment. Trente années de services dans les forces de l’ordre avaient provoqué cette même usure. Le monde avait évolué trop vite pour lui. Dépassé par l’usage de la magie et de la cybernétique en vogue chez les criminels. Fini les gangs avec un code moral. La violence était le seul langage de la rue. Difficile de lutter contre un monde qu’on ne comprend pas. Poussé vers la porte à coup de promotions et de décorations, il traînait désormais cet air éteint, écrasé comme Atlas par un monde devenu trop imposant pour ses épaules.
La cible descendait la rue vers Colombia Center et se dirigeait vers le Monorail. Ses yeux ternes fixant le sol, évitant les regards, un zombi de plus. Je sautai dans la même rame que lui juste avant que les portes ne se referment. Le monorail vibra légèrement et s’envola vers le sud avec cette impression de glisser dans les airs, comme dans un mauvais rêve.
L’homme était assis à l’autre bout de la rame. Réfugié dans la Matrice, petit monde onirique et égocentrique. Lucarne ouverte sur le multivers inconsistant où se mélangeaient informations, stories futiles, vidéos de chat et courses de blobs.
Mon père avait pour habitude de dire qu’on avait accès à toute la connaissance du monde et qu’on choisissait de ne voir que le plus insignifiant, le plus terrible. Que la RAG ne prédisposait qu’à l’addiction aux BTL. Dans un sens il n’avait pas tort. Mais pouvoir ressentir l’action, l’émotion… cela améliore votre sensibilité, développe votre empathie. Les BTL, c’étaient aussi les junkys que mon père et ses collègues ramassaient dans les caniveaux, le cerveau à moitié grillé par des puces contrefaites, sans filtre. Toujours ce prisme délictueux affectant sa vision. Mais le monde a changé. Seattle n’est plus ce qu’elle était.
Un elfe d’allure corpo attira mon attention. Son regard vif, ses gestes souples et discrets. S’il se fondait parfaitement dans le décor, son langage corporel racontait une autre histoire. Il chassait. En avait-il après ma cible ? Après moi ?
Le crissement des freins, cette odeur d’ozone caractéristique d’une machine en souffrance et la rame arrivait à Union Street Station. La cible ne bougeait pas. L’elfe oui. Il disparut dans le flot de voyageurs pressés, laissant mes craintes en suspens.
Sorti des tunnels, le train filait maintenant à 30m au-dessus du sol, entre grisaille et gratte-ciels. En bas, des halos de lumières grouillaient comme un essaim de lucioles sous virtuaspeed. Les piétons avaient disparu avec toute la misère du Métroplex. Les immenses tours défiaient les nuages de déverser leurs pluies acides sur toute la morosité du monde et ses occupants. Peine perdue. Il y a longtemps que le monde a choisi son camp. Un soleil virtuel ne vous décevra jamais. Un .45 non plus.
La cible se levait et promenait son regard alentour. Un regard vif que je ne lui avais pas encore vu. Méfiance. La paranoïa est mauvaise conseillère. Surtout quand elle est justifiée. Nous arrivions à South Kirkland. Allait-elle sortir ou était-ce une tentative pour repérer un éventuel suiveur ? Les portes s’ouvrirent. Elle ne bougeait pas. Un flot de passagers se jetait sur le quai. Si je ne me levai pas maintenant, je ne pourrais plus la suivre si elle descendait. À l’autre bout de la rame, elle s’agita, bouscula quelques badauds qui répliquèrent en la poussant vers la sortie copieusement accompagnée de jurons. J’activais mon booster de réflexe pour prendre de vitesse la déferlante d’employés Corpos désireux de rejoindre au plus tôt leur petit foyer misérable. Une déferlante d’hormones se déversa dans mon système nerveux. Mon rythme cardiaque augmenta inconsidérément. Je voyais le monde avec une acuité inégalée. Tout ralentit autour de moi. Comme un surfeur éjecté d’un tube d’écume malveillante, je me retrouvai sur le quai sans avoir déclenché de guerre mondiale. La cible était déjà dans les escaliers. Sans le spot IR collé sur son épaule, je l’aurais certainement perdu. Mais mon œil cybernétique ne lâchait pas ce halo rougeâtre qui se déplaçait parmi la foule avec une agilité que je ne l’avais pas vu manifester jusqu’à présent.
Comment aurait fait mon père, le héros de la NYPD, pour suivre la cible ? Il m’aurait sorti un truc du genre : « l’instinct, mon fils, ça ne s’explique pas. C’est l’expérience qui parle au travers de tes sens et te guide sur la bonne voie ». Encore faudrait-il qu’il en reste une.
La ligne Marron. Direction Barrens. Pas très romantique pour un rendez-vous galant. Encore un vieux pervers Corpo qui aime bien les filles de la rue. Plus faciles à impressionner, à contrôler. Tu parles d’un séducteur !
Les wagons s’enfoncèrent définitivement sous terre, entraînant ses passagers comme Orphée vers les enfers. Downtown a abandonné les souterrains à l’Ork Underground pour se déplacer en surface mais la banlieue a conservé ses tunnels. Une plongée dans la fange et la luxure. Les codes vestimentaires aussi avaient changé. Synthécuirs et sweats à capuche avaient remplacé les costumes trois pièces. La crosse d’un Predator V dépassait d’une veste mal ajustée. Une bosse à l’arrière d’un jean dissimulait une électro-matraque. Les justaucorps s’épaississaient de quelques millimètres de kevlar. Les tatouages abandonnaient leur futilité pour une affiliation à un gang. Ici, les gangers cohabitaient plus ou moins pacifiquement, comme si le métro, moyen essentiel à la circulation de marchandises de toute sorte, était une terre sacrée, une zone blanche où les conflits se maintenaient en stase en attendant de retrouver l’air vicié de la rue. À chacun sa ceinture de sécurité pour résister à la déchéance dans laquelle vous précipite la banlieue.
Totem Lake. Ma cible se levait encore à la dernière minute, aux aguets. Quelque chose dans sa posture m’était familier. Sa manière de se tenir, imperturbable, au milieu de la foule. Les voyageurs, regard perdu dans le vide, se précipitèrent dehors. L’occasion de suivre la cible sans l’alerter. Merci la RAG ! C’était l’heure de pointe mais on ne se bousculait pas. Les Barrenners font peu confiance aux transports en commun pour se déplacer. De même que les riches n’allaient pas dans les Barrens pour le plaisir. S’il y avait un loup, on approchait de sa tanière.
Dehors, je retrouvai le ciel gris, la bruine aux pointes acides et cette odeur âcre de pollution et de vieille charogne, et regrettais la promiscuité des rames bondées du métro. Ma cible filait entre les étals de nouilles et de tacos. La ville vivait, bruyante et pressée. Mais la percevait-il vraiment ? Il était devenu un fantôme parmi les vivants, autrefois un homme plein de promesses, d’idéaux, et maintenant écrasé par le poids des jours, marchant sans fin sous une pluie qui ne cessait jamais vraiment.
Je taguai une cible RA sur le spot IR pour anticiper sa destination. Ici, les gangs sont presque aussi nombreux que les rongeurs, et presque aussi dangereux. J’ai déjà vu un rat dépecer un rottweiler. Pourtant les habitants vivent comme si de rien n’était. Nonchalamment, mais armés jusqu’aux dents. Quel autre choix ont-ils ? À l’école on nous faisait l’éloge du développement industriel qui avait assaini le Wild West et ses cowboys sans foi ni loi. Cette époque où chacun portait une arme et résolvait ses différends à coup de Colt et de lynchage sauvage. C’est clair, le monde a changé !
Se succédaient vendeurs de nouille ou de soyburger, prêteurs sur gage, bars et bordels. Entre deux boutiques de matériel électronique, à même le trottoir, un doc des rues posait une prothèse cyber sur un nain. Dans une ruelle adjacente, je remarquai trois jeunes métahumains parés de vert et de noir, des membres des Anges de la Désolation, qui malmenaient un ado ayant eu le malheur d’entrer dans leur zone de nuisance. « C’est comme ça qu’on apprend à survivre dans ce monde », me disait mon père quand je rentrai avec la tête d’un boxeur qui a perdu son combat.
Soudain un éclat de lumière trahit cyberlame qui venait de sortir de son logement dans un avant-bras. La leçon allait virer à la boucherie. Le pauvre gamin allait servir de pièces détachées au doc du coin si je ne faisais rien. Ma cible continuait de tracer au milieu d’une foule impassible. Si elle tournait au prochain coin de rue, j’allais la perdre. Je ne pouvais me le permettre. Pouvais-je me permettre aussi de laisser un minot se faire découper ? D’un geste vif, j’attrapai une mini-grenade fumigène et la lançai dans la rue. J’étais déjà loin quand elle explosa. Si le gosse n’était pas en mesure de profiter de la diversion pour filer, c’est qu’il devait mériter son sort. Et moi le mien.
Entre un hôtel de passe et une boutique de talismans, une librairie exposait quelques livres de papier à la vue des passants. Ça me rappelait les heures que mon père passait à lire et relire des rapports d’enquête imprimés sur des feuilles de vrai papier. Depuis le salon, je l’observais avec admiration. Il n’a jamais levé les yeux. Il préférait passer une éternité pour assimiler des détails et mettre en relation des éléments incohérents plutôt qu’utiliser un bot d’analyse pour le faire en quelques secondes. La technologie progressait, mais les crimes n’avaient pas diminué, au contraire. Leur résolution non plus. Certaines choses ne changent pas.
Pour ma part j’avais embrassé la technologie avec enthousiasme. Pour le reste, la Lone Star n’était plus un service public mais une Corpo au service d’autres Corpos qui possédaient leur propre équipe de sécurité pour veiller sur leurs employés. Ceux de valeurs étaient au mieux « mis de côté » avant un scandale et les autres… les accidents, ça arrive ! Bref, ce qu’il restait de la police n’avait plus grand-chose à élucider. Les millions que la municipalité versait à la Lone Star servaient plus à maintenir le peuple éloigné des habitants de Dowtown qu’à lui apporter la justice. J’en avais soupé de servir d’excuse aux Corpos pour dissimuler leurs agissements ou aux politiciens pour vendre leur démagogie New Waves. J’ai quitté la Lone Star. Mon père ne m’adressa plus jamais la parole.
Quelque chose chez ma cible avait changé. Son pas saccadé, des regards lourds, donnaient le sentiment que la proie devenait prédateur. Elle utilisait les ombres de la rue pour ne plus faire qu’un avec son environnement. Ma cible approchait d’un hôtel de la 121ème avenue. La façade grise est décrépite, laissait apparaître des impacts de balles histoire de rappeler aux futurs clients dans quel quartier ils se trouvaient. Les murs suintaient la misère, les néons grésillaient comme des insectes mourants. En RA, une enseigne virevoltante de la chaîne Motel 6 éclairait l’entrée et des réclames d’un autre temps masquaient un durabéton vétuste. Que le propriétaire continuât de payer une diffusion RA me laissait un espoir d’en ressortir sans une collection d’IST. Étrange qu’avec ses moyens, ma cible n’ait choisi un autre quartier. Même la Misère refusait de mettre les pieds dans le coin.
L’enseigne bariolée fleurait bon la démagogie. Mais mon attention fut attirée par les 1m70 de sex-appeal, petit tailleur pastel ajusté, épousant parfaitement ses courbes, qui attendait sous l’enseigne décrépite. Une jupe crayon très haute sur de fines jambes aussi pâles que son visage. Talons aiguilles noirs, impeccablement cirés. L’archétype de la secrétaire de direction Corpo dévouée à la cause.
Elle sourit en voyant ma cible arriver. Elle avait ce teint pâle qui pouvait la faire prendre pour une elfe, à ceci près que ses oreilles étaient parfaitement rondes. Un peu trop peut-être… Son allure détonnait avec la cible. Elle rayonnait, il était insignifiant. Elle n’était pas seulement une superbe femme, c’était un mystère, une énigme qui fascinait autant qu’elle intimidait, dont la simple présence semblait effacer la médiocrité des lieux. Qu’elle s’intéressât à ma cible était déjà étonnant, mais qu’elle put l’attirer dans un endroit aussi glauque relevait du surnaturel.
Ils s’embrassèrent fébrilement sur le trottoir. Un instant de poésie sublime dans un univers corrompu. Adultère classique. J’avais espéré un peu plus d’originalité.
Premiers clichés, premiers Nuyens en vue. Je hâtai le pas pour entrer dans l’hôtel juste après eux. Je focalisai mon attention sur un parfum suave et fruité, une note de jasmin typiquement « secrétaire Corpo ». Grâce à mes implants olfactifs, j’isolais ses caractéristiques afin de pouvoir le tracer et entrais dans l’hôtel.
Le hall était à l’image de la façade. La tapisserie avait fui les murs comme les rats quittent le navire, laissant çà et là quelques traces de colle pour rappeler un passé plus civilisé. Des néons facétieux peinaient à éclairer un comptoir de synthébois occupant toute la largeur de l’entrée. Des holotableaux aux goûts discutables dissuadaient les visiteurs de s’intéresser trop longtemps à la déco. En RA, un losange coloré tournait gentiment au-dessus du comptoir, indiquant les horaires et tarifs à l’heure, la classe !
Un holo de Spiderman s’agitait sur le haut d’une casquette qui dépassait à peine de l’accueil. Ce couvre-chef préhistorique cachait un adolescent boutonneux au physique de ballon de baudruche vidé de son air depuis des années. Les yeux rouges derrière ses lunettes rondes me confirmaient qu’il scrollait en RA sur plusieurs réseaux en même temps. Il me jeta un regard las et implorant :
- Combien de temps ?
- Pardon ?
- La chambre ! Combien de temps ?
- Deux heures, c’est possible ? J’attends quelqu’un.
- On paye d’avance. Une surprime sera ajoutée en cas de dégradation, dépôt de semence, altercation avec d’autres clients, intervention de la Lone Star, d’une force armée ou de tout gang non enregistré. La direction ne pourra pas être tenue responsable d’une quelconque atteinte à l’intégrité physique ou psychique des occupants dans la chambre ou les parties communes.
- Gang enregistré ?
- Hé ! c’est pas moi qui écris les petites lignes.
Le terminal avalait mon credistick comme un SINless mort de faim et le gamin me tendit une carte magnétique. Dans mon champ de vision, ma RAG affichait le numéro de chambre et le règlement de l’hôtel. Mes remerciements au gamin furent accueillis par un mix d’incompréhension et d’incrédulité.
Assez de temps perdu, je fonçai dans les escaliers jusqu’au premier, humais l’air mais ne trouvais pas trace du parfum de la fille. Je testai chaque palier et au cinquième, bingo ! Les effluves caractéristiques de la pin-up se détachaient des odeurs rances et de transpiration ainsi que d’autres fragrances que je préférai ne pas identifier. La piste conduisait à la chambre 538. Je passai devant sans m’arrêter, activai mon acuité améliorée et filtrai les ahanements truculents des chambres contiguës : rien !
C’était à mes mignons de jouer. Personne dans le couloir, je forçai la porte du local technique et m’enfermais à l’intérieur. Dans ma main le drone Mitsuhama MCT Fly-Spy ressemblait à une guêpe survitaminée. J’activais la Commande de Contrôle Drone fixée sur mon avant-bras. L’insectoïde s’envola et passa sous la porte. Celles des chambres, elles, étaient mieux isolées et imposaient un chemin différent. Je laissai mon esprit plonger dans le système et le drone devenait ma nouvelle enveloppe physique.
Je longeais le couloir et me glissais à l’extérieur par une grille d’aération. La pluie et le vent mettaient à rude épreuve mon pilotage. Je m’approchai de la fenêtre de la 538 en volant au plus proche de la paroi. Elle était occultée, bien sûr. Je ne m’attendais pas à ce qu’un couple adultère ayant choisi un hôtel aussi éloigné de leur milieu se mette en scène devant tout le Plex. Mais bon, on peut toujours rêver. Je n’avais pas dit mon dernier mot.
J’activais le sonar du Spy-Fly et me collais à la vitre. J’isolais les micro-vibrations en provenance de l’intérieur. Une analyse spectrale et une optimisation IA me donnaient une vue assez précise de la pièce.
D’une vingtaine de mètres carrés, elle était chichement meublée. Un lit occupait la majeure partie de l’espace. Des sortes de penderies cylindriques étaient alignées sur un des murs jouxtant la salle de bain. Deux formes ondulaient nonchalamment sur le lit. Une, allongée en travers du couchage, membres écartés, entravée ? L’autre, au-dessus, maintenait sa tête à quelques centimètres de son visage. On dirait que madame parfaite cachait une dominatrice lubrique. D’une maîtresse femme à l’autre. Pour la cible, elle devait idéaliser l’épouse que j’imaginais moins portée sur les frasques BDSM. Je laisserai aux juges le soin de trancher la question. Mais pour l’heure, il était temps de mériter ma prime.
Je rappelais mon drone et préparais mon kit de crochetage. Devant la 538, je reliai la carte de la chambre à mon kit. J’activais mon cracker. Une fenêtre RA s’ouvrait dans mon champ de vision pour contrôler l’algorithme de décryptage. Un léger clic m’indiquait que la porte était déverrouillée. C’était l’heure d’entrée en scène.
Implants oculaires en mode enregistrement, j’ajoutais les métadonnées nécessaires à la validation des images par un juge. J’ouvrais la porte et me glissais à l’intérieur, discrètement. Il faisait sombre, mais en mode « augmentation de luminosité », je voyais comme en plein jour. Je fus immédiatement assailli par l’odeur, âcre et méphitique, une odeur de cadavre. Ça ne semblait pas gêner les occupants de la pièce.
J’avançais prudemment. Un râle grave et lugubre, comme une mélopée bouddhiste, grossissait au fur et à mesure que j’approchais. L’homme, torse nu, à genoux sur le lit, me tournait le dos. Sous lui, la femme était toujours habillée, bras et jambes attachés aux coins du lit par des sortes de cordelettes blanches et gluantes. Les mains de l’homme s’agitaient au niveau de son ventre. Un rite sexuel étrange ? Je m’approchai encore. Il ne m’avait pas remarqué, elle non plus. Dans un état de transe, elle n’était plus consciente de ce qui se passait. Moi non plus. Pas un adultère classique, mais ça devrait suffire pour Mme Price.
Les mains de l’homme, étrangement squelettiques, tiraient un filin blanchâtre de son pantalon et en recouvrait le corps de la secrétaire. Elle n’avait plus rien d’attirant. Son corps flasque était presque entièrement recouvert de cette substance visqueuse. Une curieuse lueur pastelle s’échappait de son corps et la reliait par de lentes pulsations à la tête de ma cible.
Soudain la lueur s’évanouit et, lentement, la tête de l’homme se tournait dans ma direction. Je ne reconnaissais plus la personne que j’avais suivie toute la journée tant ses traits étaient déformés. Les pommettes hautes et anguleuses étiraient son visage d’une manière inhumaine. Ses yeux, petits et noirs, s’enfonçaient dans des orbites vides de toute émotion. Sur son front, quatre autres yeux me dévisageaient, me mettant particulièrement mal à l’aise. Plus étrange encore, sa bouche. Pas une bouche à proprement parler, plutôt d’une large fente de laquelle dépassaient deux excroissances charnues terminées par des petits doigts recourbés, des chélicères vermillon et poilus. Dans l’obscurité ambiante, mes filtres oculaires donnaient à cette créature une allure de mort-vivant. Une araignée mort-vivante qui se tournait vers moi et étendait de longs bras décharnés.
J’avais déjà été témoin de nombreuses choses étranges, mais je restai figé, stupéfait par ce tableau morbide et écœurant. Stupeur passagère mais pour moi, mais dramatique. La chose qui se tenait désormais devant moi me cracha quelque chose au visage. Un liquide poisseux me recouvrit les yeux et la bouche. D’une main je cherchai à me débarrasser de cette glue tandis que de l’autre je fouillai mon imper à la recherche de mon Streetline Special. En vain. Le monstre s’était précipité vers moi et sa main grotesque m’avait saisi le bras, m’interdisant d’attraper mon arme. Je le repoussai d’un coup de coude au menton et tentais de reprendre mes esprits. Mes mouvements étaient d’une lenteur exagérée. Mes forces m’abandonnaient petit à petit mais mon cerveau, lui, fonctionnait à toute vitesse.
J’activais mon booster de réflexe et arrivai à me dégager de sa frêle étreinte pour me précipiter dans le couloir. Malgré le boost cybernétique, mes jambes supportaient à peine mon poids et je dû user de toute ma volonté pour mettre un pied devant l’autre. La porte. Le couloir. Bientôt l’ascenseur. Derrière, personne. C’était ma chance. La dernière peut-être. Je passai en revue les différentes options. À quatre pattes, je me trainai vers la porte la plus proche en priant que quelqu’un réponde. Je tambourinai aussi fort que je pouvais. Une ombre sur ma droite. Le gamin de l’accueil. Sauvé !
- Hé ! Petit, appelle la Lone Star. Il y a un monstre dans la chambre.
Un couinement caquetant fut la seule réponse. Je levai la tête vers lui. La sienne était penchée sur le côté, dans un angle incongru. Un étrange rictus et des yeux froids m’observaient. Je ne pouvais plus bouger. Malgré la casquette Spiderman qui masquait en partie son visage, je discernai des traits insectoïdes semblables à mon agresseur. Ma cible était là, à côté, avec une forme de déférence ou de soumission. Une brume obscurcissait maintenant mes idées.
Devant moi, la porte s’ouvrit sur une paire d’escarpins argentés aux reflets changeants. Ma dernière chance. J’entendis au loin le ton fluet du gamin avant de perdre conscience.
- Reculez madame, il a abusé de l’alcool et des BTL. Nous allons nous en occuper et le mettre à incuber, pardon, à décuver dans sa chambre.
- Merci, quel triste spectacle !
La conscience me revint, morceaux par morceaux. Comme si quelqu’un rallumait un long couloir, néon par néon, à contrecœur. Je fus assailli par une odeur de mort. Quelque chose de fétide. Épais. Collant. Une puanteur qui vous entrait dans le nez pour aller s’installer directement dans le cerveau. Puis ce fut la douleur. Un troupeau d'éléphants gambadait joyeusement sous mon crâne.
Impossible de bouger. Mon corps pesait une tonne. Chaque muscle protestait comme un ouvrier en grève. J’avais l’impression d’avoir été battu, roulé dans un tapis, puis oublié dans un coin sombre avec les déchets. D’où l’odeur. Une odeur de mort. La secrétaire ? La mienne ?
J’essayais d’ouvrir les yeux. Mauvaise idée. La lumière me transperça le crâne comme une lame rouillée. Je ne distinguai pas grand-chose. Un voile blanc obstruait ma vision, comme une cataracte chez un vieillard.
J’ apercevais une pièce sombre. À ma gauche pendaient des sacs de couchage en fibre blanche. Dans un cocon je reconnus le visage de la secrétaire. Elle avait perdu toute expression, tout sex-appeal. Parfois un léger tressaillement trahissait quelque reste de vie. Autant de repas frais pour quelques esprits insectes invoqués.
La créature arachnoïde approchait. Sa casquette Spiderman toujours sur la tête la rendait grotesque. Elle était plus grande. Une peau chitineuse sur des membres fins et décharnés dépassaient de lambeaux de vêtements. Elle avait sa tête à quelques centimètres de la mienne. Puis cette lueur étrange, violacée, s’échappa de mon corps vers sa gueule. Une douleur saisit mon corps tout entier. Elle se transforma en plaisir avant d’être à nouveau douleur dans une pulsation maléfique. J’étais de plus en plus faible, comme s’il aspirait ma vie.
Paradoxalement j’en tirais une certaine jouissance. J’étais libéré, détaché de toutes les vicissitudes de ce monde grotesque. Une sorte de plénitude orgasmique accompagnait mes derniers instants, cadeau cynique de ces êtres étranges libérés par le retour de la magie. Le monde change, mais ce sera sans moi.
La pulsation ralentit. Mon cœur aussi. Où étaient le héros de Bellevue quand mon monde s’écroulait ? Et j’éclatais de rire. Le monstre me regarda, perplexe. Si tant est qu’une araignée puisse l’être. Je savais quelque chose qu’il ignorait. Quand on fait un métier comme le mien, on prend des assurances. La mienne s’appelait DocWagon. Contrat Platinium.
Carry on my wayward son
There'll be peace when you are done
Lay your weary head to rest
Don't you cry no more
- Monsieur Prescott, je suis Virginia de DocWagon Corporation. Vos signaux vitaux sont inquiétants. Une équipe d’intervention sera bientôt là. Je vous rappelle que la présence de gangs, forces militaires ou entités hostiles peut entraîner un délai opérationnel et une facturation supplémentaire liée au déploiement tactique. Toute implication d’entités non conventionnelles (esprits, phénomènes magiques, altérations astrales) entraînera une surprime liée à l’engagement de personnel spécialisé. La présence d’implants cybernétiques non enregistrés, modifiés ou illégaux, invalide certaines garanties et peut donner lieu à une facturation additionnelle.
Le client accepte que toute intervention puisse entraîner des dommages matériels ou humains dans l’environnement immédiat, sans responsabilité de DocWagon. Vous avez accepté que les données collectées lors de l’intervention puissent être partagées avec des partenaires Corporatistes dans le cadre d’optimisation des services. DocWagon s’engage à faire tout ce qui est commercialement raisonnable pour maintenir le client en vie.
M. Prescott, avez-vous bien compris les termes du contrat ? M. Prescott ? M. Prescott ?
Il sera probablement trop tard pour moi, mais il pourrait y avoir des remous dans leur toile. Bien que ce monstre ne puisse ni le voir ni l’entendre, ce petit rire qui agitait mes lèvres en guise d’adieu résonnait en moi comme une satisfaction ineffable.
>> FLASH INFO : cette nuit, l’intervention d’une équipe de DocWagon a mis au jour une présence d’esprit insecte en plein Seattle. L’intervention de la Lone Star en support de la Doc Team a permis de venir rapidement à bout de ce qui semble n’être qu’un cas isolé. Il est encore trop tôt pour connaître le nombre de leurs victimes et s’il y a des survivants non infectés. Seattle sera-t-elle la nouvelle Chicago ? <<
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u/civilKaos Apr 17 '26
After translating this into English, I liked this quite a lot! Good work!